entretien Riou

Une méthode efficace pour le film d’archives : entretien avec Yves Riou

Pour cet entretien, j’ai rencontré, dans la salle de montage de leur dernier documentaire en cours, le réalisateur Yves Riou, qui avec son coréalisateur Philippe Pouchain, a réalisé plus de 30 films documentaires pour les grandes chaînes de télévision. Ce duo est devenu un maître du genre du film d’archives. Découvrez leur méthode efficace pour réaliser avec des archives et comment Yves Riou écrit une voix off qui a du style !

Yves Riou, vous avez écrit et réalisé un nombre impressionnant de documentaires pour les chaînes de télévision avec votre coréalisateur Philippe Pouchain. Comment procédez-vous pour trouver vos sujets de documentaires ?

Les sujets parfois, ce sont de purs hasards. Il y a le marronnier des anniversaires qui guide le choix d’un portrait de personnage à proposer aux chaînes. Et il y a les commandes d’une production : elles peuvent porter sur des personnages qui ne correspondent pas tellement à notre univers, mais à partir du moment où l’on touche à de l’humain, on aura toujours des choses intéressantes à dire. Sinon, nos sujets de prédilection, ce sont les artistes, puisque nous avons été artistes avec Philippe Pouchain, avant de nous tourner vers le documentaire. L’avantage avec les artistes, c’est qu’il existe souvent des archives à leur sujet, avec lesquelles travailler.

Pourquoi cette prédilection pour le film d’archives dans vos réalisations ?

Je suis un fanatique de l’archive. Je souhaite leur redonner de la vie. On dit souvent que l’archive, c’est mort, mais en fait, ce n’est jamais mort ! Il existe une vie intense dans ces images. On voit des enfants qui sont morts maintenant ou des personnes qui ont atteint 80 ans aujourd’hui, des jeunes, des vieux, ça regorge de vie ! Travailler sur l’archive, c’est absolument sublime, car ça signifie que la vie est intemporelle. Ça nous donne l’occasion de faire revivre des talents oubliés : ils ont été célèbres et puis ils ont disparu, ils correspondaient simplement à leur temps. L’archive, c’est aussi ce qui reste des plus grands artistes. Elle transmet alors une intemporalité du talent et du cœur. Nos films présentent très souvent une dimension historique et artistique : ces deux mamelles s’entrechoquent. Je suis aussi très hermétique à l’idée de demander des autorisations de tournage, ce qui est une obligation pour les films contenant des séquences tournées en direct. Enfin, c’est toujours compliqué de parler de personnalités encore en vie, alors qu’il y a une liberté si grande à parler des morts tout en les respectant, comme nous l’avons fait dans nos portraits de Michel Audiard ou de Boris Vian.

Comment procédez-vous pour écrire un dossier de documentaire et développer une structure narrative qui agence déjà des séquences d’archives ?

Ah le dossier, l’horreur du dossier… j’en ai écrit beaucoup ! À chaque fois, c’est pénible. Je ne prépare pas des dossiers trop longs, environ une vingtaine de pages, mais l’écriture du dossier de documentaire est aujourd’hui vraiment nécessaire pour les productions et les chaînes. D’abord, je lis au maximum des ouvrages, des documents, sur mon sujet, et puis je cherche une bonne dizaine d’archives essentielles, les incontournables, un panel un peu grossier d’archives qui permettra d’écrire le synopsis. Ensuite, je fais ressortir le côté romanesque d’une vie ! Et j’ai une espèce de marotte : toujours revenir à l’enfance, car il se détermine tellement de choses dans l’enfance et notamment sur le plan artistique. On y trouve des clés. Je ne suis donc pas du tout un ennemi de la chronologie linéaire. Pour structurer l’histoire, je croise la chronologie avec une structure thématique. Par exemple, on vient de finir un documentaire sur Fred Astaire pour ARTE. La ligne chronologique est traversée par des séquences autour de plusieurs thèmes : le côté musicien de Fred Astaire, puis le côté claquettiste, puis ses goûts personnels… Certaines interviews s’adaptent bien à la chronologie et d’autres interviews expliquent comment était Fred Astaire ou la pratique de son art. Il faut savoir jongler avec ça.

Préférez-vous envisager des films entièrement constitués d’archives ou faire appel à des intervenants ?

Parfois, j’aimerais ne recourir qu’à des archives, mais la production demande souvent que l’on interviewe des témoins ou des spécialistes pour des questions de budget, parce que les archives coûtent très chères, surtout lorsqu’il s’agit d’extraits de films américains comme dans le cas de Fred Astaire. On doit trouver les bonnes personnes, c’est toujours compliqué. Il faut avoir effectué une enquête au préalable, identifier des spécialistes, en parler autour de soi. J’en choisis une dizaine et il en reste en général sept à l’arrivée. Mais je m’aperçois que les interviews apportent réellement beaucoup au film.

Une fois que le dossier a convaincu une chaîne, comment se déroule votre travail ?

Nous travaillons avec une documentaliste qui, dans un premier temps, à partir du dossier de documentaire, recherche des archives à l’INA, Gaumont, Pathé, l’Atelier des archives… On visionne avec elle et on effectue un premier écrémage sur une semaine, pour garder une douzaine d’heures. Il faut faire attention à ne pas prendre trop d’archives, sinon on est noyé, et pourtant en prendre suffisamment en sécurité. Parfois, on a des coups de cœur pour certaines archives, on trouve l’image tellement bien qu’on se dit : « Ah, elle doit absolument se trouver dans le film ! » Mais ce n’est pas toujours possible, alors on parvient à l’utiliser dans un autre film. Par exemple, on avait trouvé une archive comique dans une archive filmée par Gille Margaritis des années cinquante : un bonhomme porte la marionnette de sa sœur dans son dos et ça donne l’impression qu’il porte sa sœur, c’est très drôle, et on a fini par la mettre dans un documentaire sur Jean Cocteau.

Au montage, est-ce que l’histoire se réécrit totalement par rapport à la première version élaborée dans votre dossier de documentaire ?

Généralement, je ne regarde plus du tout le dossier une fois qu’on entre en montage : le film se réécrit complètement à partir des images, et le travail de la monteuse, avec la monteuse, devient alors d’un grande importance. On pratique une gymnastique continue entre l’archive qui détermine le film et notre sujet qui doit aussi déterminer l’archive. Pour autant, à la fin, je me rends compte que le film ressemble étrangement au dossier écrit en amont. Car le dossier, c’est emmerdant au possible à faire, mais ça nous oblige à structurer par avance le propos et l’histoire.

Ce doit être très délicat d’écrire un commentaire pour la narration fondée sur des archives : quelles sont les règles que vous vous fixez ?

Pour beaucoup de documentaristes, l’écriture du commentaire se fait à la fin alors que de mon côté, j’écris le commentaire de la voix off au fur et à mesure du montage, au fur et à mesure des séquences. Même si le commentaire change souvent dans ce cas et la monteuse m’aide à reprendre ma copie au fil du montage. Parfois, l’image change pour le commentaire ou bien je change le commentaire pour l’image. Il ne faut pas commenter ce qui se voit déjà à l’image. Souvent, je pars d’un élément qui se trouve dans l’image, mais je m’en sers pour raconter quelque chose qui n’est pas présent dans l’image, ce qui a été vécu par le personnage derrière cette image. On choisit alors une archive qui peut suggérer ou porter cette partie de l’histoire du personnage. Par exemple, la mère de Jean Cocteau était cleptomane et donc on a raconté cette histoire à travers un montage d’archives appartenant à des sources et des époques complètement différentes : une femme qui vole dans un magasin, une autre femme qui descend un escalier en courant… On a passé le noir et blanc en couleur ou vice et versa pour que la séquence reconstruise un récit en images, que la voix off vient compléter. Et parfois, on choisit des images métaphoriques qui vont permettre au commentaire d’exprimer le vécu de notre personnage.

Et d’un point de vue stylistique, comment écrivez-vous une bonne voix off ?

Le commentaire doit être personnel et représenter ma langue, ma voix, même si je l’écris à la troisième personne. Je cherche un ton plutôt enjoué et drôle. Il ne faut pas que ce soit trop long ni trop court ; l’essentiel doit être dit. J’utilise au maximum le présent. Et j’évite les adjectifs le plus possible, car c’est trop facile d’en rajouter : “cette femme étonnante” ou “ce personnage génial”…. l’image doit faire sentir ces aspects par elle-même. Enfin, je n’aime pas les voix off qui dominent le sujet et qui le présentent de façon solennelle.

A propos d’humour, dans un entretien, le réalisateur Yves Jeuland dit de vous : « Il y a des spécialistes du genre qui construisent leur film en fonction des images qu’ils trouvent et qui leur plaisent. C’est notamment la spécialité de Yves Riou et Philippe Pouchain que de jouer avec l’archive, de la ranimer, de la revisiter, souvent de manière ludique ».

J’ai beaucoup de plaisir à faire ça. Dans un film sur les claquettes, on avait trouvé ainsi un travelling qui montre un défilé de toutes les grandes stars hollywoodiennes comme Fred Astaire, Eva Gardner, Clark Gable. Et tout à coup, on l’a transformé en une course de stars grâce au commentaire justement. La voix off disait avec animation : “et voici Clark Gable qui va doubler en 2e position Eva Gardner mais non, Eva Gardner prend de l’avance, etc”. On a alors transformé l’archive initiale en jouant avec le commentaire, mais parce que ça faisait sens bien sûr dans notre film. Je trouvais le milieu du documentaire trop sérieux quand j’ai commencé à en écrire et à réaliser. Le documentaire, ça peut être drôle et ludique. Ce n’est pas forcément structuré comme une thèse, antithèse et synthèse. Il faut qu’il y ait de la légèreté, que ça respire, car la vie aussi est tour à tour tragique et comique. Parfois, le documentaire se présente comme trop universitaire. Bien sûr, tous les sujets ne se prêtent pas au comique, mais nous traitons des sujets autour de la vie artistique en général, donc on peut toujours mettre en valeur la dimension théâtrale de la comédie humaine.

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